Tribunal : Les voleurs d’art   se sont faits avoir
     (publié sur Nord Littoral)

     Vieille-église Il y a trois ans, juste avant Noël, des cambrioleurs avaient fait main basse sur des bronzes de Roulland, avant de séquestrer une famille de Saint-Martin-Boulogne...  

     Il y a une éthique du cambriolage, explique Franck Bœuf en souriant dans sa barbe. « Si ça avait été moi, j’aurais fait ça proprement : déjà, on ne réveille pas les gens. » Il assume la cambriole comme métier, pour ne pas dire comme vocation : son père l’a formé au vol, au recel d’objets d’art. « J’ai passé ma vie à voler des œuvres d’art, j’ai eu les plus grands juges et les plus grands avocats, je sais me défendre ! » Alors oui, cette nuit du 21 au 22 décembre, il était de l’expédition à travers les Flandres, avec Jim Callewaert et trois autres hommes qu’il refuse de nommer.

« J’ai passé ma vie à voler des œuvres d’art, j’ai eu les plus grands juges et les plus grands avocats, je sais me défendre ! »

     Tout au plus saura-t-on que des « gens du voyage » les auraient contactés pour commanditer un ou deux cambriolages juteux. Vers 23 h 30, ils se sont arrêtés à Vieille-Église, où vit un couple de sculpteurs réputés, les Roulland. Ceux-ci avaient pris l’habitude d’hiverner dans l’atelier : alors leur résidence principale, dont le rez de chaussée a été transformé en musée ouvert au public, était une cible bien tentante...

Antiquités trop modernes
     Mme Roulland dira aux gendarmes avoir aperçu trois hommes embarquer les bronzes, « et pas n’importe lesquels ». Tout le monde tourne son regard vers « l’expert » Franck Boeuf, dont les connaissance du marché de l’art ont semble-t-il été mises à profit, cette nuit-là... « Je sais de qui ils étaient, ces bronzes, je lis les journaux ! Mais, sans vouloir leur faire offense, c’est invendable, même chez les antiquaires ! » Et d’un ton docte, il explique que son truc à lui, ce sont les véritables antiquités, du XVII ème siècle au XIX ème siècle. Qui dit antiquités dit château. Or, une fois les bronzes chargés dans la camionnette, le petit groupe a repris la route vers une autre adresse, à Saint-Martin cette fois. Du côté du Bad’Huit se trouve une vaste maison, « ou un petit château », où vivent deux femmes et un jeune enfant, alors censés être en vacances... Une première reconnaissance semble confirmer que la cible est prometteuse : « La voiture était bâchée, les haies n’avaient pas été taillées depuis des semaines », détaille Jim Caillewaert. Le petit groupe tente sa chance, pénètre dans l’habitation, se disperse.
« Sans vouloir leur faire offense, c’est invendable, même chez les antiquaires ! »
     Persuadé que la maison était vide, Jim dit avoir été très surpris de tomber sur la propriétaire, une dame de 68 ans. Et qu’il a illico renoncé au cambriolage, laissant ses complices anonymes prendre le relais. Ce n’est pas du tout ce que racontent les victimes, qui décrivent une heure de terreur... La propriétaire raconte avoir été tirée de son lit et frappée au visage, muselée par une main gantée « qui sentait le gasoil ». Sa fille et son petit-fils adoptif étaient terrorisés, sous la surveillance d’un des cambrioleurs, armé d’une hachette. Ils ont été harcelés de questions lancinantes sur l’emplacement d’un coffre qui n’existait pas. Et pour finir, la propriétaire raconte comment les cambrioleurs, obsédés par le risque de laisser des empreintes, les ont tous les trois aspergés de détergent et de savon, avant de les enfermer dans un placard…

Deux complices soupçonnés
     Au même moment, les gendarmes se tenaient à bonne distance et n’avaient rien perdu de cette équipée nocturne. Ils interceptent Franck Bœuf et Jim Callewaert au volant d’un véhicule volé vers 5 heures du matin. Une autre voiture utilisée pour ces cambriolages est prise en chasse en même temps, dans une course-poursuite d’anthologie. Les gendarmes en viennent à utiliser leurs armes, sans succès : ce véhicule sera retrouvé abandonné du côté d’Avion, juste avant 6 heures du matin. La camionnette volée à Tatinghem, qui avait servi à transporter le butin, sera elle retrouvée le lendemain, brûlée sur un parking de Lomme... Jim comme Franck sont des cambrioleurs confirmés qui, de leur propre aveu, « n’en sont plus à un cambriolage près ». Mais des écoutes téléphoniques ont permis d’identifier deux de leurs proches comme de possibles complices : Mickaël Callewaert et Steven Boitelle sont mis en cause, notamment par des femmes de leur entourage un peu trop bavardes au téléphone… Mais Jim comme Franck font tout pour les disculper, assurent qu’ils n'ont rien à voir avec tout ça. L’ennui, c’est que Michaël a pas mal d’antécédents pour vols et que l’ADN de Steven a été retrouvé sur des objets et gants qui ont servi aux cambriolages. La défense regrette les zones d’ombre de l’enquête, les faisceaux d’indices concordants ne pouvant remplacer les preuves formelles, estiment-ils. Le tribunal n’en frappe pas moins fort: 7 ans de prison ferme pour Franck Boeuf, 5 ans de prison pour les frères Callewaert. Seul Steven Boitelle a droit à un peu de mansuétude, vu que son casier est vierge de vols aggravés : trois ans dont un avec sursis.
 

LES FAITS
19-20 décembre 2014 : Des malfaiteurs s’emparent d’une camionnette à Tatinghem.
21-22 décembre 2014: La camionnette volée est utilisée pour commettre successivement deux cambriolages. le premier vise la demeure du couple Roulland, à Vieille-Église. trois hommes sont aperçus en train d’embarquer des bronzes de l’artiste. Dans la foulée, la même camionnette est aperçue lors du cambriolage d’une résidence de Saint-Martin-Boulogne.
Les gendarmes, qui ont suivi les cambrioleurs et géolocalisé les véhicules, interpellent Franck Bœuf et Jim Callewaert au volant d’un véhicule volé. Les deux hommes seront incarcérés jusqu’au procès.
Par des écoutes téléphoniques et des indiscrétion de l’entourage, les gendarmes identifient deux complices présumés : Michaël Callewaert et Steven Boitelle.
14 novembre 2017: D’abord prévu aux assises, le procès à lieu en correctionnelle à Boulogne-sur-Mer.

Edouard Odièvre